Je suis prof-doc.
Si vous lisez ce blog régulièrement, ça n’a pas pu vous échapper.
Aujourd’hui, j’étais en réunion de profs-docs. Rien qu’entre nous. Avec toute une journée pour dégueuler nos coups de gueule habituels et échanger des infos.
Ces journées de réunion-de-nous sont une des très rares occasions qui se présentent de parler de problèmes de profs-docs à des gens à qui on n’est pas obligé de mettre des sous-titres, qui savent ce que c’est qu’être coincée une demi-journée entière avec trente élèves par heure dans les pattes et la vessie pleine, pourquoi "chercher [nom] sur wikipédia et recopier les 5 premières lignes" ce n’est pas une recherche documentaire et comment un Intendant peut provoquer des envies de meurtres chez les êtres les plus pacifistes.
En général, j’en ressors avec une impression d’avoir été bercée quelques heures dans joyeux brouillon rageur et je digère tranquillement.
Aujourd’hui encore, l’impression de brouillon est bien présente mais je n’ai pas adhéré à l’ironie coutumière dans le desabus, à l’auto-dérision qui fait rire jaune. En tout cas, pas toute la journée.
Et ça n’a rien à voir avec mes syndrômes de grippes naissante. Non, aujourd’hui, je réfléchis. Je réfléchis parce que des personnes que j’estime, des collègues qui exercent depuis longtemps, qui défendent notre métier depuis une époque à laquelle je ne savais pas ce que signifiait les lettres "CDI", ces collègues ont émis le jugement que c’était des gens comme moi qui tuait notre fonction.
Pas comme ça, avec des mots durs et fermés, pas de manière violente ou agressive. Non. Par des constats, des principes, avec respect pour moi.
L’objet du jugement : les "heures CDI" en 6e. Des heures inscrites à l’emploi du temps, que j’assure sans partenariat avec des collègues de disciplines, sur la base d’une progression annuelle qui ne répond à aucun programme. Des heures obligatoires pour les élèves pour lesquelles je prépare des exercices, donne des devoirs, corrige des copies, remplis des bulletins de notes, le cahier de texte de la classe, assiste à des conseils de classe. Des heures pour lesquels j’exerce un boulot qui ressemble beaucoup à celui de mes collègues de discipline.
Sauf qu’eux sont indemnisés pour assister aux conseils de classe, pas moi.
Sauf qu’eux assurent 18 heures de présence par semaine, pas 30.
Sauf qu’eux ne gèrent pas un CDI à côté.
Tous les arguments qu’on m’a opposé, je les connaissais. Mais quelque part, je me disais que ça me regardait. Assister gratuitement à un conseil de classe, ça me regarde. Bosser d’avantage chez moi, préparer des contrôles, ça me regarde. Remplir des lignes de bulletins, mettre des punitions pour travail non fait, galérer à les récupérer, ça me regarde.
Mais en fait, non.
Non, ça ne regarde pas que moi. Parce que si j’accepte de le faire, si on est plusieurs à accepter de le faire, alors que ça ne fait pas partie de nos fonctions, pas sous cette forme là, parce que si on est quelques uns à le faire en pensant que ça nous regarde, et bien on crée des précédents. Et ensuite, c’est facile de demander aux autres de faire pareil. Parce que la personne qui prendra mon poste après moi héritera d’une situation qui ne correspondra peut-être pas à sa façon de faire et sur laquelle il sera bien plus difficile de revenir que si je ne l’avais pas cautionnée. Parce que ce que chacun de nous fait a de l’impact sur ce qui se passe pour les autres.
Alors je ne sais plus.
Je ne sais plus parce que me dire "je suis solidaire, j’arrête", ça ne me suffit pas. Parce que si j’en suis arrivée à cette situation, ce n’est pas sur un coup de tête. Et parce qu’après deux trimestres, si je me place du point des élèves, le bilan est positif. Ils sont plus autonomes, ils me reconnaissent en tant qu’enseignante, ils ont l’habitude de venir au CDI et s’y sentent à leur place, même ceux qui ne lisent pas beaucoup.
Et que pendant ma réunion, personne n’a su me dire comment former efficacement mes 6e quand on ne travaille pas au collège des bisounours avec des profs de disciplines qui acceptent qu’on mette 3 heures à faire une recherche toute simple parce qu’on en profite pour apprendre à utiliser différents dictionnaires.
Alors je fais quoi, moi, maintenant ?
Note de bas de page :
- Nan, je passerai pas le CAPES de Lettres !
Par rapport à ta NDBDP …
Ma formatrice IUFM. Celle qui m’a réellement donné envie de faire ce métier où j’étais arrivée un peu par hasard. Ze formatrice qui fait mentir la légende des formateurs pas formés incapables devant une vraie classe. Une prof-doc convaincue, qui avait cru à l’agreg de doc, qui avait vu naître et grandir le métier, mais qui ne s’était enfermée dans rien, qui aimait les sciences de l’info-doc avec passion.
Cette formatrice-là.
L’année suivant ma titularisation, a passé le capes de lettres.
Pour avoir l’occasion de vraiment former à l’info-doc.
PAF la prof-doc.
Je ne suis pas tout à fait sûre de ce que je dois tirer comme conclusion.
Moi non plus. Ça m’a fichu un coup, à moi. Et en bonne copine, je partage :p
Ou alors ta conclusion est tirée dans l’article suivant …
L’article suivant n’est qu’un rêve. ça n’existe pas, un tel lieu sans compte à rendre à personne, pas même à un banquier ou un investisseur. Les livres, les poufs, la peinture et les murs, ça ne s’achète pas avec de l’air et des rêves malheureusement.
Ta formatrice avait sans doute compris depuis longtemps qu’on dépend toujours des enseignants de discipline. Elle a fait le choix de se passer des intermédiaires… Enfin, peut-être, je ne sais pas, je ne la connais pas.
Moi, je peux pas être prof de lettres, je suis trop fâchée avec l’orthographe.
Vous pensiez "ça me regarde", et pour l’instant, dans votre situation, vous pouviez tenir comme ça. Et peut-être que vous n’envisagiez pas, n’envisagez toujours pas, d’avoir des enfants ? Et dans ce cas, c’est vrai que l’argument le plus frappant est "vous créez un précédent". Mais vous me faites penser à la nouvelle assistante de direction de ma boîte : elle a commencé en faisant des heures et des heures, et nous, qui sommes dans la lointaines succursales où le patron ne voit pas si nous arrivons à 7h ou 10h le matin, ni surtout si nous partons à 16h ou 20h le soir, nous lui avons dit de lever le pied le plus vite possible. Au début, on doit trouver ses marques, on ne connaît pas encore tout, on doit trier ce qui fait partie de notre boulot de ce qui n’en fait pas partie. Mais le patron, il s’y habitue. Et quand elle sera à bout (elle s’est remise à fumer depuis qu’elle a embauché, ça faisait 5 ans qu’elle avait arrêté…) et qu’elle voudra se reposer, du temps pour s’occuper de sa fille, on le lui reprochera. Et surtout n’émettons pas l’hypothèse qu’elle décide finalement de faire un (ou des ?) autre(s) enfants…
Eh bien voilà, vous c’est pareil, pour l’instant le temps que vous consacrez à votre travail pour le faire bien vous convient, et le fait de ne pas être payée plus aussi. Un jour vous aurez peut-être besoin de plus de temps ou de plus d’argent, et vous direz que c’est injuste que vous travaillez plus que vos collègues pour un salaire moindre, et on vous dira que vous le faites depuis des années, et sans rien dire, alors pourquoi ça changerait ? votre situation personnelle ne devrait pas influer sur votre travail … (et même "p***** de bonne femme", oui ils le diront)
Je ne suis pas sûre que le parallèle soit précisément le même. Déjà, parce qu’il y a un certain nombre de textes officiels émanant de l’Etat qui disent ce que je dois faire. Mon Chef d’établissement ne pourrait pas m’obliger à poursuivre ce que je fais actuellement, notamment si je demande l’intervention de l’Inspection Académique. Ensuite parce que mon Chef d’établissement, justement, change environ tous les 5 ans et qu’à chaque fois, les problématiques sont différentes. Enfin parce qu’au pire, je peux toujours demander une mutation et débarquer dans une situation complètement différente. Je ne serai pas coincée dans ce schéma. En tout cas, pas avec ma Direction actuelle et je verrai ce que je ferais au changement de Direction.
Par ailleurs, je pense être capable d’assez d’honnêteté vis à vis de moi-même pour ne pas crier à l’injustice d’une situation dans laquelle je me suis mise. ("Un jour vous aurez peut-être besoin de plus de temps ou de plus d’argent, et vous direz que c’est injuste que vous travaillez plus que vos collègues pour un salaire moindre")
Enfants ou autres projets, ce n’est pas pour moi que je m’inquiète parce que je me sais capable de dire "Stop on arrête tout" et d’encaisser ce qui suivra derrière. En râlant parce que je suis une râleuse invétérée ^^