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Madame ou Mademoiselle…

Je n’ai pas envie d’entrer dans le débat. De donner un avis sur la campagne, un de plus. De susciter les commentaires, déjà lu ailleurs. De répondre, justifier, argumenter. De parler des femmes en général au seul titre que j’en suis une.

Par contre, s’il est question de partager un sentiment tout personnel…

J’ai un nom de famille. Il n’a rien d’étonnant, de drôle, de honteux, d’humiliant, de cocasse, de lourd à porter, de jeu de mot idiot, de connotation quelconque, de référence célèbre. C’est un juste nom. Mais c’est le mien. Le nom de mon père. Pas celui de ma mère. Celui de mes grands parents, de plusieurs cousins, pas tant que ça, d’un oncle, d’un grand oncle… Un peu tout ça.

Pour moi, ça reste surtout celui d’une seule femme : ma grand-mère. Et pas seulement de temps en temps, comme ça, au détour d’une démarche, d’un formulaire, d’un coup de téléphone. Non, beaucoup de gens l’appelait Madame T., un peu partout. Même quand ils parlaient d’elle. Même quand ils parlent d’elle encore maintenant, au passé. On sonnait et on demandait si Madame T. était là. On passait dans une rue et on nous demandait des nouvelles de Madame T. On me prend le bras et on me dit que c’était quelqu’un, Madame T.

Madame T., c’est elle.

Alors quand on a commencé à m’appeler comme ça, c’était parfois drôle, parfois un peu agaçant. C’était surtout déconcertant, ça donnait l’impression de jouer à la grande et d’appartenir à une autre époque en même temps.

Ce n’était, au début, qu’occasionnel. Puis j’ai commencé à travailler. Ma première année, ma Direction m’a appelé « La Stagiaire » pendant 9 mois, les élèves ne faisaient pas l’effort de retenir mon nom et les collègues n’ont guère fait mieux. J’étais, la plupart du temps, Madame-tout-court, parfois Mademoiselle-sans-rien. Il faut dire que j’étais plus jeune que certains élèves de BTS, le Mademoiselle marquait mon âge, rien de plus. Il n’était pas choquant (il ne l’est toujours pas)

Puis j’ai pris mon poste dans mon collège actuel. Et là, j’ai commencé à l’entendre à tout bout de champ. Madame T ! Madame T ! Et Madame T, c’était moi. Parfois, les voix d’enfants répétant ce nom me ramenaient pour quelques instants dans ce village où nous passions les étés, ma grand-mère arrivant, femme très respectée, venant de la Capitale, rien de moins, détenant son certificat d’étude, sachant donc déjà bien plus que l’essentiel des habitants de sa génération et même des générations suivantes. Madame T ! Madame T ! Il y avait du respect dans l’utilisation de ce nom, presque de la déférence. Madame T ! C’était elle, et au collège, tout le monde se trompait, mais personne ne pouvait le savoir.

Elle est morte cet automne là. Quelques jours avant les vacances de Toussaint. Je me suis effondrée. La métaphore est usée ? Sans doute. Puis il serait plus juste de dire que je me suis liquéfiée tant j’ai pleuré. Et dès la rentrée, quel tonalité avait donc ce Madame T ! Madame T ?

Depuis, je m’y suis faite. Madame T, maintenant, c’est moi.

Pourtant…

Pourtant, très souvent, hors du travail, j’utilise le nom de Celuiquim’accompagne. Pour réserver un table, commander les pizzas, donner des coordonnées. Par commodité, parce qu’il est plus court, plus facile à épeler.

Pourtant, je sais que si je me mariais, je ne voudrais pas changer de nom de famille.

Pourtant, quand les élèves m’appellent Mademoiselle au lieu de Madame, je ne les corrige pas. Alors que je ne laisse pas passer « maîtresse ».

Pourtant, quand j’appelle sur la ligne interne de l’établissement, je dis au Chef d’établissement ou à l’adjointe que c’est « Mademoiselle T. » en ligne, même chose avec mon garagiste, ma banquière…

Pourtant…

Allez, qu’on m’appelle donc Madame ou Mademoiselle, qu’on choisisse de noter que je suis jeune, de partir du principe que je suis femme, qu’on sous-entende, comme j’ai pu le lire, que j’appartiens à Celuiquim’accompagne, ou je ne sais quo encorei, je n’ai pas besoin des autres pour savoir qui je suis.

Mais vous qui avez lu ces lignes, vous saurez maintenant, tout comme moi, que Madame T., ce sera toujours elle, et jamais complètement moi.

Note de bas de page :

– Il y a des tas de posts à propos de ce débat mais je te conseille en particulier celui de Chouyo. Parce qu’il est bien et parce que c’est Chouyo.