Ce matin, j’étais en panne d’inspiration pour écrire alors je suis allé chouiner sur Twitter à la recherche d’une contrainte d’écriture ou d’un thème, un point de départ, quoi.

Et on m’a proposé ça :

Voilà un thème qui peut prêter à un post brillant de courage et de crânerie, dégoulinant de modestie et d’autosatisfaction, trépidant de suspense et de hardiesse.

Sauf que je sèche.

J’ai demandé à Celuiquim’accompagne, pour voir, mais rien ne lui vient non plus.

Me voilà donc bien embêtée. Comment je le fais, moi, ce post aventureux et téméraire ? Comment j’endosse le costume de l’héroïne hardie et prête à tout ?

Et bien je n’endosse rien et je vous l’avoue sans parure : je suis plein de chose mais pas audacieuse… Folle, ça, c’est un autre débat.

Et cet été, tu sais, là bas me souffle une petite voix pendant que je tape ces mots.

Ah, oui, cet été… Est-ce qu’il s’agissait d’audace ? De folie, sans doute…

***

Elle était immense, énorme et criait sans cesse. Elle était l’incarnation physique du concept de débordement. Débordement par son poids, débordement par ses humeurs, débordement par sa frustration. Je ne sais pas si elle me faisait peur mais je peux dire que je la craignais.

C’était ma patronne pour l’été. L’été de mes 20 ans, fêté maladroitement là-bas, d’ailleurs. Mon premier job hors de la famille ou des amis proches. Un vrai job d’été, si ce n’est qu’on n’était pas vraiment payées. Logées, blanchies, nourries et des heures de cheval à en perdre la peau de nos fesses, plus quelques billets.

Tout a commencé avec une petite annonce. J’étais encore, à l’époque, abonnée à un magazine de cheval. Quelqu’un cherchait des cavaliers pour l’été. Centre de balades à cheval pour touriste, dans le milieu de la France. Je savais que ma Tite Soeur cherchait un boulot et avec son niveau galop 7, elle me semblait répondre aux critères. Je lui ai envoyé l’annonce. Le soir même, sur un tchat (est-ce qu’on utilisait encore caramail ?), elle me peignait un tableau idéal. La paie n’était pas lourde, surtout quand on déduisait le train et les autres dépenses obligatoires mais il fallait s’occuper des chevaux et encadrer les clients pendant les balades. La patronne proposait le gite et le couvert, un jour de congés par semaine. Elle avait déjà accepté ma Tite Soeur. Et elle cherchait quelqu’un d’autre.

On a passé une partie de la nuit à se faire des films dans lesquels nous cavalions bottes à bottes dans un décor idyllique. Le lendemain, j’ai appelé pour proposer ma candidature mais la place avait été pourvue entre temps. Quelques semaines plus tard, alors que je me désespérais de trouver un job d’été et que je me voyais déjà pieds et poings liés en vacances avec mes parents, la patronne a rappelé. Désistement de la deuxième cavalière, le poste était pour moi.

On a cru partir vivre un truc extraordinaire. Si on prend le mot dans sa première acception, ça a été le cas.

Je crois que je me souviendrai toute ma vie du jour de notre arrivée. On s’était débrouillée pour prendre le même train et on a passé le trajet à imaginer les chevaux, le matériel, le travail, la patronne, en se répétant qu’il ne fallait pas qu’on s’emballe trop, qu’on ne se fasse pas une idée trop précise…

Deux mois de vêtements et autres affaires, je vous passe le bordel qu’on se trainait dans ce petit train. Et sur le quai d’une toute petite gare, elle est arrivée. « Vous ne pourrez pas me rater, je suis blonde, enceinte et je pèse dans les 90 kilos ». Ah, ça, non, on ne pouvait pas la rater, en effet. C’est curieux d’ailleurs, je n’en garde pas l’image d’une femme enceinte bien qu’on soit restée chez elle pendant son 7e et son 8e mois. Peut-être parce qu’elle était tout sauf maternelle. Peut-être parce qu’elle a repris la cigarette, à cause de nous laissait-elle entendre. « Elles s’en sortent tellement mal et moi, là, je peux rien faire alors ça me stresse, si je fume pas, je tiens pas ». Peut-être parce qu’elle buvait de l’alcool à l’apéritif. Peut-être parce que je n’ai jamais vu le bébé autrement qu’en photo. Peu importe, va.

Toujours est-il que de cette gare, on a chargé nos affaires dans une vieille bagnole cradingue. Et nous qui n’avions que l’envie de découvrir les chevaux, les installations, la maison, nous sommes retrouvé au supermarché à faire les courses les plus improbables de ma vie, puis à distribuer des prospectus sur toute la route du retour, à aller chercher la gamine à l’école et enfin, à découvrir la maison…

Le soir, on forçait notre enthousiasme. La vérité, c’est qu’on ne s’attendait pas à ça. Pas à elle, pas à une cette sellerie tellement encombrée qu’on pouvait à peine y marcher, pas à ne même pas voir les chevaux ce jour-là, pas à un accueil comme si venir nous récupérer n’était qu’une tâche comme une autre dans le fouillis d’une journée trop remplie.

Je n’étais pas vraiment montée à cheval depuis 6 ans environ, à part une balade ici ou là. Je paniquais un peu. J’ignorais que la première fois que je me remettrais en selle, se serait sur une jument qui n’avait pas été montée depuis presqu’un an, qu’il faudrait que je prenne un chemin dont je ne connaissais rien, qu’il y aurait avec moi une inconnue qui n’en savait guère plus que moi et que la tâche à priori simple de ramener deux chevaux au centre, à moins d’une demi heure de là, s’avérerait une épique sortie de presque deux heures à errer sur des chemins en cul de sac… J’essuyais ma première engueulade. Pas la dernière, et de loin.

De cet été là, je garde une foule de souvenir d’une netteté rare mais surtout une impression générale. Je suis revenue laminée, l’estime de soi six pieds sous terre et emplie, pourtant, d’un énorme enthousiasme. Je suis revenue coupée en deux, pleine du bonheur des chevaux et pleine de tout ce que j’avais raté, mal fait, pas réussi à faire, pleine de ce boulet de stresse, de peur, d’humiliation qui s’était formé là bas et s’était profondément attaché à ma chair.

Depuis quelques temps, je regarde cette période avec le regret de ne pas avoir su en profiter, de ne pas avoir essayé de m’affirmer, de ne pas avoir eu même l’idée de répondre, de prendre des initiatives, de proposer. J’ai subis cet été.

Voilà sans doute pourquoi ça ne m’apparaît pas comme ma plus grande audace. Pourtant, il m’a tout de même fallu un certain culot pour me présenter là-bas avec mon niveau d’équitation et toutes mes ignorances en matière de cheval, sans être sportive pour deux sous, n’ayant même pas une bombe à ma taille. Il m’a fallu une pugnacité que je ne me connaissais pas quand ma Tite Soeur a décidé de laisser tomber après qu’on se soit pris dans les dents qu’elle allait diviser notre paie par deux pour prendre une troisième personne qui n’est jamais venu finalement, pour dire qu’on ne pouvait pas rentrer comme ça. Grâce à notre patronne, je suis revenue persuadée d’avoir échouée. Avec le recul, je me dois d’avouer que je n’ai jamais autant pris sur moi, que je n’ai jamais autant dépassé ce que je croyais être capable de faire, autant fait sans me donner le droit d’échouer. Et cela non pas une fois mais tous les jours pendant presque huit semaines.

Jamais, sans doute, je n’aurais l’occasion de lui dire ces choses là. De toutes manières, ça ne l’ébranlerait pas.

Le centre a fermé. On ne sait pas ce que sont devenus la plupart des chevaux. Elle a changé de région mais on ne sait pas pour aller où.

Va savoir, un jour, je la croiserais peut-être. Et alors, la véritable audace serait-elle de lui balancer quelques vérités ou de la voir comme insignifiante dans ma vie ?

Notes de bas de page :

– Avec quelques temps de retard, Celuiquim’accompagne me propose mes candidatures à des élections locales et nationales comme plus grande audace. Mais je ne trouve pas que donner son nom et sa photo quand on est certaine d’être inéligible soit si audacieux.

Et vous, votre plus grande folie, votre plus grande audace, c’est quoi ?