Étiquettes

pix by alizzze

J’ai une classe de 6e.

J’en ai plus d’une mais j’en ai une particulière.

Comme mes autres classes de 6e, je les vois toutes les semaines. Une heure en demi-groupe.

Faire cours à cette classe me demande autant d’énergie que pour assurer tout le reste de mon service. C’est l’heure de ma semaine qui en vaut les 30 autres, séances pédagogiques, accompagnement éducatif et club lecture compris. Quand je sors de ce cours, j’ai l’impression de m’être battue. Et dans le fond, c’est le cas. Je me bats contre mes élèves pour leur apprendre des choses.

J’ai tenté différentes approches mais rien ne prend. Génération Teflon, celle sur laquelle rien n’accroche ? J’ai du mal à me limiter à ça.

Il y a deux semaines, alors que je n’arrivais pas à obtenir assez de calme pour faire correctement l’appel et que l’heure commençait à sérieusement défiler, une élève, juste devant mon bureau, m’a regardée, quasi larmoyante et m’a demandée tellement doucement que j’ai d’avantage deviné les mots sur ses lèvres que je ne l’ai entendue : « Madame, est-ce qu’on pourrait juste commencer le cours, s’il vous plait ? »

Cette semaine, après une nuit de moins de 5 heures et sur la fin d’une journée tenue aux nerfs et à l’adrénaline, stressée, tendue par des problèmes personnels, j’ai HURLE une phrase contenant trois mots qui, s’ils étaient prononcés par des élèves, mériteraient une heure de colle chacun. Perte de contrôle.

J’ai débriefé avec un collègue qui a aussi cette classe. Notre analyse est la même : il y a six élèves qui rendent impossible d’assurer normalement le cours. Dans mes groupes, le sort a fait qu’ils sont répartis à parts égales.

Ne caricaturons pas, il n’y a pas six diablotins parmi une vingtaine d’angelots. Mais face à ces six là, je suis désarmée. Il ne s’agit pas d’élèves violents. Ils ne mettent en danger ni eux-mêmes, ni les autres élèves, et moi encore moins. Ils ne sont même pas franchement insolents.

Mais. Mais ils sont incapables de se taire plus d’une demi-minute d’affilée, même s’ils sont insolés à leur table, ils se lèvent sans autorisation pour aller demander une feuille, une cartouche, un blanco, ou même une phrase du cours qu’ils n’arrivent pas à lire au tableau, ils prennent la paroles à tort et à travers, parfois pour tenter de répondre aux questions que je pose, la plupart du temps pour dire tout et n’importe quoi, ils m’interrompent sans arrêt pour poser des questions, souvent hors sujet, faire une remarque, raconter une expérience personnelle, ou même simplement entendre le son de leur voix, ils s’interpellent, ils…

J’ai mis des punitions, j’ai mis des heures de colle, j’ai parlé avec le professeur principal qui a rencontré les parents, avec l’Infirmière et l’Assistante sociale même dans certains cas. Et j’ai compris certaines choses. J’ai compris qu’ils ont tous des situations personnelles qui expliquent cette attitude en classe, que deux d’entre eux n’ont même pas les capacités intellectuelles de comprendre les règles de vie de classe, que je ne peux pas faire grand chose à part supporter.

J’ai compris cela mais je ne peux pas l’accepter. Je ne peux pas l’accepter parce qu’il y a ma vingtaine de pas-tout-à-fait-angelots. Parce que eux, ils ont des niveaux différents, un comportement qui n’est pas toujours parfait, ils bossent pas toujours autant qu’ils devraient mais ils sont là. Et eux, ils ont le droit d’avoir cours. Ils ont le droit d’entendre plus de deux phrases entières sortant de ma bouche qui ne soit pas couvertes par le bruit des autres, interrompues par une intervention intempestive, suspendues par un énième rappel à l’ordre.

L’Homme suggère que je demande à ne plus avoir mes six perturbateurs en cours. Mais qu’est-ce que ça signifie alors ? Que seuls les élèves gérables ont le droit à recevoir un enseignement ? Voilà qui ferait bien rire les collègues qui exercent dans des établissements où mes diablotins feraient office d’enfants de cœur.

Le conseil de classe a lieu en début de semaine prochaine. J’attends de savoir quelle réponse d’équipe on peut trouver à ce problème.

Je ne me suis jamais sentie aussi désarmée. Mon impuissance, je la supporte mal. Mais surtout, surtout, je ne peux pas admettre la détresse des élèves qui réclament, qui les larmes aux yeux, qui dans un grand soupir, qui implicitement, d’avoir cours. Tout simplement, oui, de suivre un cours.

S’il y avait une déclaration des droits de l’élève, recevoir l’enseignement que leurs professeurs souhaitent et doivent leur dispenser devrait en être l’article premier.

Note de bas de page :

– Dans le fond, je donne bien le change, mais je ne suis pas faite pour être prof.