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« 6 janvier : Aujourd’hui, que deviendra cet enfant plus tard ?

Je n’aime pas quand on les appelle “les enfants” au lieu de dire “les élèves”. Sans doute un besoin de distance. Ou alors de définition des rôles. Si ce sont des élèves, je sais qui je suis. Si ce sont des enfants, les limites se floutent.

Quand le travail s’accumule, comme aujourd’hui, je prends le temps de les regarder et de me demander où ils vont. Entre mes mains, une cohorte va avoir passé quatre ans déjà. J’étais là pour leur entrée en 6e, petites choses apeurées. Ils m’ont observée déplacer les meubles, ouvrir grand les portes, tester les règles et les astuces, mettre en place des « trucs » pour rétro pédaler ou rectifier le tir. N’écoutez pas ce qu’on vous dira sur la vie que j’ai redonnée au CDI parce qu’en vérité, c’est eux qui le font vibrer. Je ne fais qu’habiller leurs envies avec mes principes. Et voilà qu’ils vont partir, ces enfants là qui ne le sont plus tant que ça pour beaucoup. Pourtant, il y a ce grand dadais que ça amuse toujours autant de venir me demander s’il peut “louer un livre”. Et celle-ci qui emprunte encore en cachette de ses copines les livres qui la faisaient rêver il y a quatre ans, journaux de princesse et amitiés aux épreuves des pires maladresses.

Où vont-ils, ces enfants, mes élèves ? Je voudrais les voir jeunes gens, je voudrais les voir adultes. Je voudrais qu’on me rassure et qu’on me dise qu’ils vont tous s’en sortir, qu’ils vont s’épanouir, que celle-ci supportera cette orientation imposée, que celui-ci apprendra à un peu s’aimer, qu’une autre ne faillira pas alors qu’elle est déjà si forte… Je voudrais savoir que nous les avons tous sauvés, même ceux que je n’aime pas. Je voudrais que leurs vies aient de la substance, qu’elles soient exceptionnelles même si elles restent ordinaires.

Dans le fond, si je dis “les élèves” et pas “les enfants”, c’est parce qu’ils peuvent être mes élèves et ne seront jamais mes enfants.

Et c’est très bien comme ça.

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Note de bas de page :

Exercice d’écriture proposé par Raymond Queneau via La Bouseuse qui le tient elle-même de Lyjazz. Pour chaque jour de l’année, un thème est proposé sous la forme « Aujourd’hui [quelque chose] ». Par exemple, le 4 janvier, j’ai raté « Aujourd’hui le plus petit des petits riens » et le 2 janvier, « Aujourd’hui bleu ». Les consignes demandent d’écrire sur le vif, pas plus de 100 mots et de transcrire des éléments réels de sa journée (ni inventés ni pris d’un autre jour). Je suppose que je ne les ai pas respectées, ne serait-ce que pour la longueur (sans compter, je sais que j’ai dépassé). Je ne pense pas m’y plier tous les jours au risque de vous lasser et/ou de ne plus laisser la place à rien d’autre sur le blog. C’est à voir.