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On ne voit qu’elle sur le trottoir étroit qui ne la mène nulle part. Rapetissée et curieusement ondoyante. Ridée plus qu’elle ne semble le mériter, les épaules affichant le poids d’une vie qui n’est pourtant pas près de se terminer. Elle a un port de tête et un tremolo dans la voix qui trahissent sa force de caractère, même quand elle remercie avec le sourire.  Et surtout, elle rayonne. Elle est lumineuse et a cette beauté étrange que seule la vieillesse accorde, celle de l’esprit s’affiche sur la face.

En poste en amont du feu tricolore, elle est la passeuse quasi mythologique qui amendera votre journée. L’ignorer c’est recevoir l’étiquette de la méchanceté du cœur, de la sécheresse de l’être. S’arrêter c’est cueillir dans son sourire aux muscles fatigués d’avoir trop servi toute la bienveillance du monde.

Elle n’a pas l’accent d’ici et pourtant elle en a les expressions. Passagineta, elle ne regarde pas les pièces que vous glissez dans sa main, non, elle plante ses yeux bleus passés dans les vôtres et son « merci » vient de tout au fond d’elle. Ce n’est pas la somme qu’elle bénit mais le geste. Ce n’est pas tant la petite monnaie qu’elle cherche mais un éclat, pour le moins, d’humanité. Elle ne fait pas la manche d’ailleurs, non, car pour une pièce, si petite soit-elle, vous aurez un de ses calendriers à plier en deux et glisser dans un porte-feuille, une pochette, un coin du sac, et si son stock est épuisé, vous ne la trouverez pas sur son coin de trottoir. C’est sa fierté, son estime d’elle-même, et n’imaginez pas refuser son don cartonné, non.

Je ne peux pas dire que j’aime la trouver là, à ce carrefour que je n’emprunte que les mercredis pour aller au centre équestre, surtout pas quand elle taquine le froid si peu couverte. Mais je guette sa silhouette dès la sortie du virage, je ralentis, je tiens ma droite et maintenant, si le feu est vert, je plante mes warnings et m’en batì de celui qui devra, derrière, patienter ou changer de file. Si elle n’est pas là, je sais que la matinée a été bonne et que je passe trop tard, le stock de calendriers est épuisés. Si, quand j’ai tardé à sécher mon cheval en sueur, je la trouve à sa vigie, je sais qu’elle n’a presque rien récolté. Je résiste et joue le jeu : si je donne trop, elle se vexe. Par contre, elle n’a rien contre un brin de causette, quelques phrases anodines dans le contenu mais douce de sous-entendus échangées par dessus ma portière passager.

Elle m’a repérée. Elle connait la voiture, ma tranche horaire. Elle remonte à ma hauteur et me réserve les photos de chatons de cartes postales aux regards curieux. J’ignore le pourquoi des chatons. Je sais juste qu’elle ne les pioche pas par hasard, elle les choisit. Pour moi. Et c’est bon. Elle me dit que je suis gentille, moi, au moins. Pourtant, les jeunes, vous savez… Que les gens sont d’une telle méchanceté, que je ne peux pas imaginer. Elle me remercie et me dit de faire attention à ne pas prendre froid. Elle me dit « à mercredi prochain ». Et ma boite à gant fleurit de mois et de semaines, s’est transformée en ménagerie de poils, crocs, oreilles tombantes, griffes rétractiles, de sabots dans l’herbe tendre et d’enfants qui s’embrassent maladroitement sous un objectif en noir et blanc. Ce sont devenues des gris-gris, une source inépuisable de petits sourires adressés à moi-même chaque fois que j’ouvre ce guichet de plastique gris, les éclairs de chaleurs de ma rayonnante passeuse qui inventorie inlassablement l’humanité de cette triste ville.