366 réels à prise rapide

Les 366 réels à prise rapide correspondent à un exercice d’écriture de Raymond Queneau tiré des Exercices de Style. Il s’agit d’écrire chaque jour un texte sur un thème proposé sous la forme “Aujourd’hui [quelque chose]“. Les règles sont les suivantes : écrire sur le vif, ne pas écrire plus de 100 mots, rapporter des éléments réels de sa journée sans en inventer et sans se référer à un jour antérieur, suivre la thématique de la date correspondante. Les règles étant faites pour être transgressées, je ne m’y tiens pas systématiquement.

Je ne me soumettrai pas quotidiennement à l’exercice mais je compile sur cette page les différents textes.

Merci à La Bouseuse et Lyjazz pour m’avoir fait découvrir cet exercice d’écriture.

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« 10 février : Aujourd’hui note »

Je note au feutre rouge. Pas au stylo, non, au feutre fin. ça fait un trait plus large que celui d’un stylo et c’est plus efficace. Je note en rouge, j’annote également. Il se dit que c’est une couleur traumatisante pour les élèves. En même temps, qui se soucis du traumatisme de l’enseignant qui corrige les copies de 5 classes de 26 élèves de 6e environ et se rend compte qu’environ les deux tiers d’entre eux 1) Ne savent pas chercher dans un dictionnaire 2) N’ont visiblement rien compris au cours alors qu’ils ont tous affirmés que si ?

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« 7 février : Aujourd’hui c’est presque »

Aujourd’hui, c’est presque une journée qui rend fou. Un presque qui tient dans une heure. Une heure passée derrière mon bureau. Assise derrière mon bureau. Par terre, derrière mon bureau. Avec une élève. A vider les tiroirs, tester tous les feutres et les stylos, récupérer des trombones égarés, ramasser des agrafes, pécher des vis, découvrir des objets non identifiables, tomber avec nostalgie sur un lot de cartes cueillies dans les livres de ma grand-mère dont j’ai doté le CDI à sa mort, rationaliser les espaces, remplir un sac poubelle, avoir un long fou-rire, faire de menus changements qu’on ne sera qu’une poignée à remarquer, improviser des solutions à des problèmes qui n’en sont même pas vraiment. Une heure à s’occuper de rien d’urgent, de rien d’important, à ne pas profiter du tout petit nombre d’élèves présent, des ordinateurs qui fonctionnent tous les deux, oui, oui, de la présence de cette aide de bonne volonté. Une heure à ne pas essayer de gagner du temps et pour autant, à ne pas en perdre. Une heure simple dans une journée nouvelle journée compliquée.

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« 6 février : Aujourd’hui celui ou celle qui dit oui »

Aujourd’hui on a travaillé sur Antigone d’Anouilh donc c’est « celui qui a dit oui ». Evidemment.

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« 5 février : Aujourd’hui vêtement »

Une culotte. Un soutien gorge. Un paire de chaussettes de ski en laine hautes jusqu’au genou. Un pantalon de ski beige moche mais que je n’ai pas eu à payer. Un t-shirt à manches courtes roses que personne ne verra. Un t-shirt à manches longues gris que personne ne verra. Une polaire noire de cheval débauchée. Un pull vieux et déformé mais encore chaud. Une veste de ski framboise. Des gants de ski premier prix chez Décathlon. Un bonnet dépareillé. Des chaussures de randonnées peut-être étanches mais on n’est pas très sûr. Une paire de chaussettes de rechange chaudes. Une paire de baskets pour le retour.

Les orteils brûlés par le froid, le visage rose de plaisir et de soleil, les mains encore un peu transies.

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« 28 janvier : Aujourd’hui bu »

… la coupe jusqu’à la lie

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« 27 janvier : Aujourd’hui journée des pieds »

En fait de journée des pieds c’était une journée du pied. Un seul. Le droit. Et même précisément des orteils du pieds droits. Et encore plus pointilleusement des trois du milieu. Parce que c’est là que ça commence. Ce sont eux qui me disent si c’est fichu ou si je peux encore faire quelque chose. Les spasmes arrivent toujours par là. Et s’en vont par le même chemin. Après avoir déclencher un séisme dans tout le reste de mon corps. Alors forcément, quand mon lit me crache avec les intestins graveleux, le bide sensible, sans appétit et sans force, deux jours après qu’une crise m’ait violemment rappelé à l’ordre, c’est lui que je surveille, ce pied droit.

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« 26 janvier : Aujourd’hui numéro en couleur »

0 est blanc, 1 est noir, 2 est brun, 3 est orange, 4 est jaune, 5 est vert, 6 est bleu, 7 est fuschia, 8 est gris, 9 est rouge. Aujourd’hui, comme chaque jour au CDI. Souvent, je me trompe et je mets du bleu à la place du vert. Mais presque jamais du vert à la place du bleu, allez savoir pourquoi.

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« 25 janvier : Aujourd’hui ce qui vous empêche d’écrire »

La lessive qui attend dans le tambour. La poussière de crottin sous les ongles. Le rendez-vous qui ne devrait pas être un stress mais l’est quand même. Le week-end en perspective. Ce qu’il faut taire en ligne. Ce qu’il faut dire en ligne. Le temps qui se borne à passer trop vite. Les cartes de voeux que je n’ai toujours pas écrites. La faim qui me tiraille le ventre. Les règles qui tiraillent le ventre. Les envies futiles qui tiraillent le ventre. Les rêves d’impossibles. La réalité des choses. Une encolure incurvée sous mes doigts. Les réactions. L’absence de réaction. Les mots. Les langues. L’Hiver. Ma tête. Et moi.

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« 24 janvier : Aujourd’hui c’est long »

Aujourd’hui, ce qui est long, c’est aujourd’hui.

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« 21 janvier : Aujourd’hui dégout et des couleurs »

Dégouts. La perspective d’une soirée en compagnie du Prince des Quenouilles, de son savoir encyclopédique et de sa Dame. La présence du chien qui pisse où il est. L’idée de ces choses là chez moi. De moi-même, un peu, pour laisser ces choses là s’installer sous mon toit pour quelques heures.

Couleurs. Mauve, les murs de la chambre d’hôpital. Gaillard le visage. Rouge irrité la peau à trop d’endroit. Rouge aussi le sans qui reflue dans la perf. Bleu le ciel trop doux pour la saison. Blanc manquant sur les cimes. Vert et gris l’arbre derrière les rideaux.

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« 19 janvier : Aujourd’hui dilemme »

Le téléphone et la nouvelle qui met du temps à arriver, qui sort aux forceps, qui se fait attendre dans un récit qui tombe de Charybde en Scylla pour que finalement, le « petit problème » annoncé en début de conversation devienne un truc sérieux.

Ma mère, des fois, elle dit « Y a rien qui ne soit grave à part la mort ». On peut se dire que c’est pas faux même si elle l’utilise en général pour se sortir d’un flagrant délit de mauvaise fois.

Alors ouais, c’est pas un truc grave puisque personne n’est mort mais quand même, bordel de queue.

Et là, je suis contente de ne pas avoir vu l’appel en absence, pas écouté le message, de n’avoir entendu mon téléphone qu’une fois les élèves sortis, le lieu désert. Je raccroche et je ne sais pas. Je passe un premier coup de fil mais j’en sais pas plus. J’en passe un second et je pense à haute voix. Y aller, ne pas y aller. Rester et attendre. Y aller et… sans doute attendre aussi. Mais être sur place. Prendre la voiture, oui, mais en direction de l’Est ou de l’Ouest. Réfléchir à voix haute avec Celuiquim’accompagne au bout du fil. Décider que non. Puis que oui. Puis que je ne sais pas. Demander qu’on décide pour moi puis me raviser.

Ne pas y aller, finalement. Et attendre.

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« 18 janvier : Fragment d’aujourd’hui raconté en recette de cuisine »

Recette : Cavalière courbatue au deuxième degré – Durée : 2h environ

Ingrédients :

  • 700 kilos de cheval alezan (dont environ 20 kilos de poils d’hiver)
  • 58 kilos environ de cavalière mentant sur son véritable poids
  • 75 kilos de moniteur pas trop mal luné mais tout de même exigeant

Ustensiles :

  • Une étrille, un bouchon, un cure pied, les grands classiques
  • Une vieille selle en mousse (très) tassée avec un quartier décousu donc fendu en deux, des étriers mais sur des étrivières différentes parce que ce serait trop simple pour les régler sinon, une sangle
  • Un filet qui tient la route heureusement
  • Un tapis de selle taille grand poney, un amortisseur
  • Une carrière au sol gelé sur l’extrémité
  • Des barres d’obstacles
  • Une cravache empruntée

Préparation :

– Laisser le centre équestre à une température assez froide pour que de la vapeur sorte des naseaux, des nez et des bouches.

– Prenez la cavalière, laissez là dans le box avec le cheval et les 4 premières lignes d’ustensiles. Vous obtiendrez en une vingtaine de minute un cheval sellé et prêt à être monté.

– Laissez reposer environ une demi-heure en attendant que la carrière dégèle. Il n’est pas impossible que le cheval en profite pour se taper une sieste ou que la cavalière aille papouiller d’autres chevaux en attendant. Ceci n’a pas incidence sur la suite de la recette.

– Aux alentours de 11h, déposez délicatement le cheval, la cavalière et le moniteur dans la carrière. Echauffez la cavalière en réveillant le cheval. Réchauffez le moniteur.

– Dans un premier temps, travaillez au trot enlevé (avec les étriers, donc), à chaque main en surveillant que le cheval conserve son impulsion, réviser les passages du trot au pas et surtout l’inverse.

– Ensuite, enlevez les étriers de la cavalière et imposez lui une bonne séance de tape-cul.

– Puis envoyez le moniteur installer des barres au sol et, sans rendre ses étriers à la cavalière, demandez lui de faire passer le cheval sur les barres au sol.

Si vous avez biens respectez les étapes précédentes, vous devriez obtenir en une demi-heure une cavalière qui a senti le sol s’approcher dangereusement une dizaine de fois minimum mais s’est systématiquement rattrapée in extremis en s’aidant, notamment, de ses mollets et des muscles de son dos. Et qui, donc, quelques heures plus tard, ne sentira plus ses reins et sentira beaucoup trop sa jambe droite et ses trapèzes. Accessoirement, elle aura sans doute mal au cul.

Les astuces du Chef :

– Pour être certain de réussir votre coup, prenez un cheval qui enchaine les refus et les départs au galop dans la direction opposée à celle demandée et un moniteur à qui les encouragements écorchent les lèvres.

– Si vous choisissez de mettre du public autour de la carrière, même si celui-ci s’intéresse d’avantage à l’autre reprise, choisissez une cavalière ayant le sens de l’auto-dérision.

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« 15 janvier : Aujourd’hui j’attends »

Aujourd’hui j’attends que les bips du four qui disent que les cookies sont prêts.

Aujourd’hui j’attends les réactions sur la reprise du blog à 1000 mains, j’attends même les premiers textes éventuellement, j’attends la mise en route de la machine.

Aujourd’hui j’attends une amie pour le thé et je ne sais pas encore quelles tasses je vais utiliser.

Aujourd’hui j’attends la fin d’une semaine parce que j’appréhende le début de la prochaine, pas assez dormi, déjà trop travaillé, pas assez préparé, déjà un emploi du temps trop chargé…

Aujourd’hui j’attends que passe le dimanche. J’ai toujours préféré le samedi.

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« 14 janvier : Aujourd’hui transparences »

Aujourd’hui c’est la finesse, la fragilité, la minceur du voile de l’identité numérique, sa quasi transparence qui masque nos visages IRL comme les lunettes noires celui des stars, c’est à dire en ne cachant presque rien.

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« 13 janvier : Aujourd’hui ce qui ne fonctionne pas » (publié le 14 mais écrit à la main le 13)

Aujourd’hui, ce qui ne fonctionne pas c’est ce système et ces enfants, leurs vies, leurs préoccupations, leurs quotidiens, c’est le lien entre les deux, ce sont les « pourquoi ? » posés dont les réponses naturelles ne trouvent pas preneurs, ce sont les « pourquoi ? » muets qui ne devraient même pas être, même silencieux. Ce qui ne fonctionne pas c’est cette journée et son trop plein de rappel à l’ordre. Le verre de l’exercice de l’autorité est toujours à moitié plein, celui de la pédagogie et du partage restant à moitié vide quoiqu’il arrive. Toujours trop de l’un, jamais assez de l’autre. Aujourd’hui, ce qui ne fonctionne pas c’est le rythme haché de cette journée qui ressemble à ce film sans fin à cause de cette séance répétée par trois fois. Ce qui ne fonctionne pas ce sont les incohérences de la fatigue, le déséquilibre de mes activités, la deshumeur. Ce qui ne fonctionne pas c’est l’envie de faire ça mais de le faire autrement. Et de dire merde de temps en temps.

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« 12 janvier : Aujourd’hui description des comportements humains »

Dans le fond, il y a deux types de personnes : les gens qui ont du respect pour eux-même, et les gens qui n’en ont même pas pour les autres.

« 11 janvier : Aujourd’hui à midi pile »

Aujourd’hui à midi pile je ne sais pas si j’étais encore en selle en train de faire tourner en rond « mon » cheval au soleil pour qu’il sèche ou si j’avais mis pied à terre pour remonter mes étriers et lui donner un morceau de pain dur ou si j’étais sur le chemin du box alors qu’il s’arrêtait pour étirer son dos profitant que j’ai desserré la sangle de deux crans ou si j’étais déjà en train de le bouchonner à la paille pour finir de l’aider à sécher.

En tout cas, une chose est sûre, aujourd’hui, à midi pile, j’étais gorgée de soleil, ivre de ma reprise, je sentais le cheval et la sueur, et les premières courbatures ne s’étaient pas encore manifestées.

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« 10 janvier : Aujourd’hui livre posé »

Livre posé. Livres posés. Livres entreposés. Livres disposés. Livres partout.

Chez moi, ça me rassure, m’amuse, me disperse, m’envoyage, me passionne, m’endimanche, m’éprouve, m’enthousiasme, m’invite…

Au travail, ça m’exaspère, m’embrouillamini, me pèse, m’empoisse, m’étouffe, m’encombre, m’agresse, me disperse, m’oblige, m’inflige, m’afflige…

Tout est question de contexte.

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« 9 janvier : Aujourd’hui tentative de liberté »

5 heures de séances pédagogiques, 8h30 d’ouverture, 1 unique pause 59 minutes moins 12 pour répondre à une élève sur son orientation. Assurer, assumer, porter, supporter. Faire, seule, les projets. Pouvoir pondre un mot dans un bilan qui ne soit pas usurpé. Faire, à plusieurs, les projets. Couvrir la honte devant un intervenant extérieur de l’indigence de consciencieux chez mes collègues. Faire, à plusieurs, les projets. Sentir la solidité de celles sur qui on sait pouvoir compter. Serrer dans son sac le paquet de krisprolls embarqué à la va-vite. Parce que le lit ne m’a pas éjectée à une heure suffisante pour concilier habillage et petit-déjeuner. Et entendre à midi ce collègue, pas un autre, celui-là, ce connard, cette enflure, cette plaie misogyne, plaisanter. « Je propose que les personnels qui ne font rien, comme la documentaliste, tiens, par exemple, viennent allumer le chauffage du réfectoire dans la matinée pour qu’on ai chaud à l’heure du repas ».

Je lève les yeux au ciel. Non pas qu’il m’exaspère, mais je compte et je lève les yeux au ciel quand je compte. « Ne prends pas ton air exaspérée ! » (car je suis certaine qu’il accorde au sexe et non à l’air). « Ce n’est pas celui-là, mon air exaspéré, je calculais juste que cette semaine, j’assure 18 heures de cours [sous entendu : autant que toi] plus les 13 qui manquent pour compléter mon service. Alors pour les professeurs qui ne travaillent pas, tu repasseras ». Le ton est léger. Alors il embraye. « Oh, on sait bien que au CDI c’est comme nous en Techno, on les fait pas vraiment travailler, les élèves ». Je prends le temps de m’asseoir.

« Je le sais bien, va, que TU ne fais pas travailler les élèves et que TU ne fais rien en cours. » Pause. « A part téléphoner »

Echec et mat, connard, je sais ce qui se passe dans ta classe, comme dans celles de tous les autres, les élèves parlent, les élèves me parlent, et tu ne peux même pas exiger des noms parce que ça ne te dirait rien, tu ne les connais pas, leurs noms, même après les avoir eu plusieurs années !

Le ton n’est plus léger. Une onde de silence fait des ricochets sur la table. J’ai mordu. ça libère.

***

 » 8 janvier : Aujourd’hui une question lue quelque part »

Eat me or Drink me ? demande la barre latérale, le classement des articles en catégories.

Eat me or Drink me ? A côté de mon bureau, un sac qui contient pour 50 euros de gâteaux secs et de pâtes de fruits. De bonne qualité, certes. Mais 50 euros. 50 euros c’est plus qu’une heure de cheval en cours particulier. Ce sont environ 11,7 repas à la cantine c’est-à-dire le self pour presque 3 semaines de travail. Ce sont 25 grilles de Loto. C’est un caddie de courses quand on a congelé assez de viande. Ce sont approximativement 6 litres de rousse en Happy Hour dans la plupart des Pubs de la ville.

Eat me or Drink me ? Un oncle et une tante. Belle-famille. Nous sommes invités. Mais nous apportons la galette. Et 50 euros de pâtes de fruits et gâteaux secs. Les boites sont élégantes, l’image appétissante, l’adresse connue et reconnue. Ah, oui, l’essence, aussi, pour traverser la moitié du département (dans son sens le plus étroit, heureusement). Et l’autoroute, j’oubliais. Et les cadeaux de Noël du Petit, cela va sans dire. Achetés selon la liste dictée par téléphone.

« Eat me or Drink me ? » C’était le nom que je voulais donner à des boites que j’aurais joliment arrangées et dans lesquelles j’aurais glissé des cookies maisons 100% bio aux noix champenoises de l’arbre ressuscité de la tempête de 99, et une boisson, peut-être fabriquée maison, je ne sais pas très bien laquelle, je ne suis pas allée au bout de l’idée, mais quelque chose lié au thé (chez les fous) sans doute. Je trouvais ça… Personnel. L’Homme trouvait que ça faisait… Radin.

Que deviendra cet enfant plus tard ? demande le 6 janvier un peu plus bas. Je ne sais pas mais j’espère qu’il ne mesurera pas la teneur des liens familiaux au prix de la boite de gâteaux secs et de pâtes de fruits, au tarif de l’essence, de l’abonnement autoroute, ou à la taille de la galette (pour 8 alors que nous serons 5 mais celle pour 6 faisait peut-être trop…)

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« 7 janvier : Aujourd’hui surprise« 

Sans surprise le téléphone, à l’instant où je commence à préparer le petit déjeuner, comme chaque samedi, comme s’il était programmé pour que l’Homme ne mette jamais la table, qu’il ne sorte jamais les jus de fruits, qu’il ne cherche jamais la confiture dans le frigo donc la range systématiquement sur la desserte, et pour que je commence à manger seule.

Sans surprise, mon beau-père au bout du fil, il n’y a qu’une chance sur deux. Sans surprise, un service à demander, à rendre dans le week end, présenté comme trois fois rien et qui va prendre une bonne paire d’heure au grand minimum, qui va bloquer l’articulation de la journée, qui va nous empêcher de vivre notre vie.

Sans surprise, l’Homme qui acquiesce sur un ton neutre bien que ses yeux se lèvent au ciel et je ne demande même pas quel numéro il compose quand il prend le combiné du fixe parce que, sans surprise, si son père appelle, c’est à propos de sa mère.

Sans surprise, ma belle-mère “souffle le froid” et émet tout un tas de réserve parce qu’elle sait que l’Homme a déjà dit oui à son père et qu’il ne reviendra pas sur son choix. Elle pourra dormir sur ses deux oreilles parce qu’elle lui aura fait répéter par trois fois que ça allait, qu’il venait, que c’est bon.

Sans surprise, elle fait quand même chier son monde parce qu’elle a besoin d’une heure, au moins un créneau, pour être sûre d’être là, un rendez vous. Sans surprise, j’ai déjà fini de manger quand l’Homme vient s’asseoir et commence à reprendre avec moi l’emploi du temps du jour fixé hier.

Surprise, finalement, de l’entendre tout balancer, décider que s’il était chez sa mère deux heures plus tard que prévu ce ne serait pas grave, qu’il n’avait pas envie. Surprise, de l’entendre pour la première fois il me semble opposer à l’appareil familial le simple “pas envie”.

Il dit que c’est la crise de la trentaine. Alors peut-être qu’il faut que je me prépare à d’autres surprises.

***

“6 janvier : Aujourd’hui, que deviendra cet enfant plus tard ?”

Je n’aime pas quand on les appelle “les enfants” au lieu de dire “les élèves”. Sans doute un besoin de distance. Ou alors de définition des rôles. Si ce sont des élèves, je sais qui je suis. Si ce sont des enfants, les limites se floutent.

Quand le travail s’accumule, comme aujourd’hui, je prends le temps de les regarder et de me demander où ils vont. Entre mes mains, une cohorte va avoir passé quatre ans déjà. J’étais là pour leur entrée en 6e, petites choses apeurées. Ils m’ont observée déplacer les meubles, ouvrir grand les portes, tester les règles et les astuces, mettre en place des « trucs » pour rétro pédaler ou rectifier le tir. N’écoutez pas ce qu’on vous dira sur la vie que j’ai redonnée au CDI parce qu’en vérité, c’est eux qui le font vibrer. Je ne fais qu’habiller leurs envies avec mes principes. Et voilà qu’ils vont partir, ces enfants là qui ne le sont plus tant que ça pour beaucoup. Pourtant, il y a ce grand dadais que ça amuse toujours autant de venir me demander s’il peut “louer un livre”. Et celle-ci qui emprunte encore en cachette de ses copines les livres qui la faisaient rêver il y a quatre ans, journaux de princesse et amitiés aux épreuves des pires maladresses.

Où vont-ils, ces enfants, mes élèves ? Je voudrais les voir jeunes gens, je voudrais les voir adultes. Je voudrais qu’on me rassure et qu’on me dise qu’ils vont tous s’en sortir, qu’ils vont s’épanouir, que celle-ci supportera cette orientation imposée, que celui-ci apprendra à un peu s’aimer, qu’une autre ne faillira pas alors qu’elle est déjà si forte… Je voudrais savoir que nous les avons tous sauvés, même ceux que je n’aime pas. Je voudrais que leurs vies aient de la substance, qu’elles soient exceptionnelles même si elles restent ordinaires.

Dans le fond, si je dis “les élèves” et pas “les enfants”, c’est parce qu’ils peuvent être mes élèves et ne seront jamais mes enfants.

Et c’est très bien comme ça.

"Du moins... du moins... je pense ce que je dis... et c'est la même chose, n'est-ce pas ?"

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